Marc a 47 ans. Il souffre de douleurs chroniques dans les épaules depuis trois ans. Radiographies normales. Bilan sanguin impeccable. Son médecin lui a prescrit des anti-inflammatoires, puis de la physiothérapie. Ça va mieux quelques jours, puis ça revient. Toujours au même endroit, toujours de la même façon.
Marie a 38 ans. Elle se réveille deux ou trois fois par semaine avec des douleurs chroniques dans le bas du dos. Plutôt la nuit, plutôt entre 2h et 4h du matin. Son ostéopathe l’a bien soulagée pendant quelques semaines. Puis les douleurs sont revenues.
Ces histoires, je les entends chaque semaine. Des gens qui souffrent de douleurs chroniques, qui ont fait le tour des spécialistes, et qui se retrouvent sans réponse satisfaisante sur ce qui se passe vraiment dans leur corps.
La médecine chinoise a une approche des douleurs chroniques qui m’a profondément marqué dès mes premières années d’études. Une vision qui ne remplace pas la médecine conventionnelle, mais qui l’éclaire d’un angle radicalement différent pour comprendre et traiter la douleur chronique.
La règle d’or de la médecine chinoise pour comprendre la douleur chronique
Dans la médecine chinoise, le corps est avant tout un système où tout doit être libre et circuler. Le Qi (氣) — l’énergie vitale qui anime chaque organe, chaque tissu — et le Sang (血) doivent circuler en permanence. Tant que ce flux est libre, le corps fonctionne et ne souffre pas. Dès qu’il est entravé, la douleur apparaît.
Cette idée est résumée dans une formule classique que les praticiens de médecine chinoise récitent depuis deux millénaires :
通则不痛,痛则不通
« Si c’est libre, pas de douleur. Si c’est douloureux, c’est bloqué. »
C’est aussi simple — et aussi radical — que ça. La douleur n’est pas un accident, ni une panne. C’est le signal qu’un blocage existe quelque part. La question que pose alors le praticien n’est pas « comment supprimer la douleur ? » mais « qu’est-ce qui bloque, et pourquoi ? »

▶ À retenir : La douleur, en médecine chinoise, est toujours un message. Elle indique l’emplacement et la nature d’un blocage. Supprimer la douleur sans traiter le blocage, c’est comme couper les fils électriques du voyant rouge allumé sur le tableau de bord de votre voiture sans ouvrir le capot.
Comment reconnaître une douleur chronique du au froid
Marc est maçon. Il travaille dehors depuis vingt ans. En hiver, il rentre souvent trempé, les épaules glacées. Depuis trois ans, ces mêmes épaules le font souffrir — une douleur intense, contractée, qui semble vouloir rentrer dans l’os. Le froid dehors aggrave tout. Quand il prend une douche chaude le matin, ça va mieux pendant une heure.
Pour moi, ce tableau est limpide : c’est une douleur par froid.
Ce que dit le texte classique
Le Suwen décrit avec une précision saisissante ce que le froid fait au corps. Quand le froid s’introduit dans les méridiens, le Qi et le Sang « se coagulent et ne circulent plus » — et c’est l’obstruction, c’est la douleur.
寒性凝滞,不通则痛
« La nature du froid est de coaguler et d’obstruer. L’obstruction engendre la douleur. »
Cette forme de douleur a un nom classique : Han Bi (寒痹), ou Tong Bi (痛痹) — l’obstruction douloureuse. Ses caractéristiques sont très précises :
La douleur est intense, parfois en étau ou en crampe. Elle est fixe — elle ne bouge pas d’un endroit à l’autre. Et elle a une signature qu’on retrouve presque toujours : elle s’améliore à la chaleur et s’aggrave au froid. Le patient qui porte instinctivement la main sur son épaule pour la réchauffer exprime, sans le savoir, un principe vieux de deux mille ans.
🩺 Le cas de Marc — ce que le praticien cherche
Lors de la consultation, plusieurs éléments confirment le diagnostic de Han Bi : la douleur s’améliore nettement sous la douche chaude, s’aggrave en hiver et les jours de pluie froide. Marc a les mains souvent froides et il récupère moins vite du froid que les autres. Sa langue est pâle, son pouls lent et serré. Traitement : moxibustion sur les méridiens de l’épaule. Acupuncture pour libérer les méridiens obstrués, et consignes alimentaires : moins d’aliments crus et froids, plus de gingembre, de cannelle, de bouillons chauds.
Comment reconnaître une douleur par froid
Voici les questions clés à se poser : est-ce que la douleur s’améliore avec une bouillotte ou une douche chaude ? Est-ce qu’elle s’aggrave en hiver ou par temps froid ? Est-ce qu’elle est intense et contractée, plutôt qu’une sensation de lourdeur ou de brûlure ?
Si vous répondez oui à ces trois questions, le froid est probablement impliqué dans votre douleur.
L’histoire de Sylvie : des douleurs chroniques qui se déplacent
Sylvie a 52 ans. Elle se plaint depuis huit mois de douleurs qui « voyagent partout ». Cette semaine c’est le genou droit, la semaine dernière c’était l’épaule gauche, avant ça c’était la nuque. Elle n’arrive pas à expliquer à son médecin ce qui se passe parce que ça change tout le temps. Elle se demande si ce n’est pas dans sa tête.
Ce n’est pas dans sa tête. C’est du vent.
Le Suwen dit du vent qu’il est « le chef des cent maladies » (风者,百病之长). Sa nature essentielle — dans la nature comme dans le corps — c’est le mouvement perpétuel, l’imprévisibilité, le changement constant. Et c’est exactement ce que l’on retrouve dans les douleurs qu’il provoque.
风者,善行而数变
« Le vent a tendance à se déplacer et à changer rapidement. » — Suwen, chapitre sur le vent
La douleur par vent — le Feng Bi (风痹), aussi appelé Xing Bi (行痹), l’obstruction ambulante — est caractérisée par des douleurs qui migrent d’un endroit à l’autre, qui apparaissent et disparaissent, qui ne restent jamais en place. Les articulations sont souvent touchées, mais pas toujours les mêmes : aujourd’hui les doigts, demain le genou, après-demain la cheville.
🩺 Le cas de Sylvie — ce que le praticien cherche
Ce qui confirme le diagnostic de Feng Bi chez Sylvie : les douleurs changent de localisation, souvent aggravées par le vent ou les courants d’air, améliorées par le mouvement doux. Elle se sent souvent fatiguée en début de printemps (la saison du vent en médecine chinoise). Son pouls est en corde, sa langue légèrement violacée aux bords. Traitement : acupuncture pour « chasser le vent », moxibustion légère pour réchauffer et stabiliser, et conseils de vie : éviter les expositions prolongées au vent, dormir avec les épaules couvertes, renforcer le Wei Qi (l’énergie défensive de surface) par l’alimentation.
Comment reconnaître une douleur par vent
Les douleurs migrent-elles d’un endroit à l’autre ? S’aggravent-elles par temps venteux, ou lorsque vous êtes exposé à des courants d’air ? Sont-elles capricieuses, sans logique apparente ?
Une douleur qui change de place est rarement une coïncidence. En médecine chinoise, elle raconte quelque chose de précis.
L’histoire de Bernard : douleurs chroniques aux genoux aggravées par la pluie
Bernard a 61 ans. Il est retraité, ancien agriculteur, il a passé des décennies les pieds dans la boue. Ses genoux sont douloureux depuis plusieurs années une douleur qu’il décrit comme une sensation d’avoir les jambes lourdes, de marcher avec des poids aux chevilles. Il remarque que ça s’aggrave les jours de pluie, et même la veille de la pluie, avant que les nuages arrivent.
Sa femme le taquine en disant qu’il est meilleur baromètre que la météo. Elle n’a pas tort.
L’humidité pathogène (湿, shī) a une nature particulière : elle est lourde, collante, stagnante. Elle s’infiltre lentement, s’accumule dans les articulations et les méridiens, et ne repart pas facilement. Le Suwen la décrit ainsi :
湿性重浊,湿滞经络关节,可见关节疼痛重着
« La nature de l’humidité est la lourdeur. Quand elle obstrue les méridiens et les articulations, on observe des douleurs articulaires avec sensation de pesanteur. »
La douleur par humidité — le Shi Bi (湿痹), aussi appelé Zhe Bi (着痹), l’obstruction fixée a des caractéristiques très reconnaissables. La douleur est lourde, écrasante, avec une sensation de membres de plomb. Elle est fixe, elle ne migre pas. Et elle a cette propriété étrange : elle s’aggrave par temps humide ou pluvieux, parfois même avant que la pluie arrive.
Le texte classique note aussi que l’humidité est une pathologie tenace : « La nature de l’humidité est d’être collante et de stagner. Ses maladies ont tendance à durer longtemps, à se répéter, et à être difficiles à guérir rapidement. » C’est exactement ce que décrivent les patients comme Bernard : ça dure, ça revient, les traitements soulagent mais ne règlent pas définitivement.
🩺 Le cas de Bernard — ce que le praticien cherche
Plusieurs éléments confirment le Shi Bi : douleurs lourdes et fixes aux genoux, aggravation par l’humidité et la pluie, amélioration par la chaleur et le mouvement. Bernard mange peu de légumes, beaucoup de viande grasse et de fromage — des aliments qui, en médecine chinoise, favorisent la production d’humidité interne. Sa langue est couverte d’un enduit épais, son pouls glissant. Traitement : acupuncture pour « transformer l’humidité », moxibustion pour réchauffer et assécher, et surtout : révision de l’alimentation moins de laitages, moins de sucre, moins d’aliments froids et humide.
Comment reconnaître une douleur par humidité
La douleur est-elle lourde plutôt que vive ? Avez-vous l’impression que vos membres « pèsent » ? La douleur s’aggrave-t-elle par temps de pluie ou d’humidité ? Est-ce que tout est pire en été, quand c’est chaud et humide ?
Si votre corps prédit la météo mieux que les applications mobiles, l’humidité pathogène est probablement impliquée.
L’histoire de Marie : douleurs chroniques qui réveillent la nuit
Revenons à Marie, 38 ans, dont nous parlions en introduction. Ses douleurs dans le bas du dos la réveillent la nuit — entre 2h et 4h du matin, souvent. La douleur est précise, localisée toujours au même endroit, et elle la décrit comme un coup de couteau ou une pression profonde. Dans la journée, ça va mieux. Elle a aussi des règles douloureuses, avec du sang foncé et quelques caillots. Elle se fatigue vite.
La stase de sang (瘀血, yū xuè) est l’une des causes les plus fréquentes de douleurs chroniques selon la médecine classique. Elle se forme quand le sang ralentit et stagne dans les méridiens — par le froid qui fige, par le manque de Qi qui ne pousse plus suffisamment, par les émotions, ou par un traumatisme ancien qui n’a jamais été complètement résolu.
Les signes de stase de sang sont très spécifiques. La douleur est piquante, comme un coup de couteau — pas sourde ni lourde, mais précise et perçante. Elle est toujours au même endroit. Et elle s’aggrave la nuit.
Pourquoi la nuit ? la nuit appartient au Yin, au ralentissement, à l’immobilité. Le sang, qui circule déjà mal, circule encore moins bien dans cette phase de repos. Le blocage se révèle davantage.
D’autres signes peuvent accompagner la stase de sang : un teint sombre ou terne, des cernes prononcés, des ecchymoses qui apparaissent facilement, un pouls fin et rugueux, et pour les femmes, des règles douloureuses avec du sang foncé ou des caillots — signe que la stase se manifeste aussi dans la sphère gynécologique.
🩺 Le cas de Marie — ce que le praticien cherche
Le tableau de Marie correspond parfaitement à la stase de sang : douleurs nocturnes fixes et piquantes, règles douloureuses avec caillots, teint terne. À l’interrogatoire, elle mentionne une chute de ski il y a six ans qui avait nécessité quelques semaines d’arrêt. En médecine chinoise, un traumatisme insuffisamment traité peut laisser une stase résiduelle qui s’exprime des années plus tard. Sa langue présente des taches violacées sur les côtés, son pouls est fin et rugueux. Traitement : acupuncture pour activer le sang, plantes si nécessaire pour réchauffer et déplacer la stase, et recommandations alimentaires.
Comment reconnaître une douleur par stase de sang
La douleur est-elle toujours exactement au même endroit ? Est-elle piquante, en coup de couteau, plutôt que sourde ou lourde ? S’aggrave-t-elle la nuit, parfois au point de vous réveiller ?
Pour les femmes : avez-vous des règles douloureuses, avec du sang foncé ou des petits caillots ? Ce signe est très parlant en médecine classique.
▶ À retenir : La stase de sang est souvent le résultat d’une autre condition non traitée : un froid installé depuis des années, un traumatisme ancien,. Traiter la stase, c’est aussi chercher ce qui l’a créée.
Guide pratique : identifier votre type de douleur chronique selon la médecine chinoise
Voici un petit guide pratique pour commencer à « lire » votre douleur dans le langage de la médecine chinoise. Ce n’est pas un outil de diagnostic — seul un praticien qualifié peut poser un diagnostic complet — mais c’est un point de départ pour mieux comprendre et mieux décrire ce que vous ressentez.
Douleur par froid (Han Bi)
Elle s’améliore à la chaleur (bouillotte, douche chaude). Elle s’aggrave par temps froid. Elle est intense, contractée, en étau. Elle est fixe en un point précis.
Douleur par vent (Feng Bi)
Elle migre d’un endroit à l’autre. Elle est capricieuse, sans logique apparente. Elle s’aggrave par temps venteux ou en courant d’air. Elle peut être accompagnée de démangeaisons ou de picotements qui bougent.
Douleur par humidité (Shi Bi)
Elle est lourde, écrasante, comme des membres de plomb. Elle est fixe. Elle s’aggrave par temps de pluie ou d’humidité. Elle dure longtemps et résiste aux traitements classiques.
Douleur par stase de sang (Yu Xue)
Elle est toujours exactement au même endroit. Elle est piquante, en coup de couteau. Elle s’aggrave la nuit. Pour les femmes : règles douloureuses, sang foncé, caillots.
Douleur chronique : quand votre énergie défensive faiblit
Mais il y a quelque chose d’essentiel qu’il faut comprendre avant d’aller plus loin : ces pathogènes — le froid, le vent, l’humidité — ne s’installent pas dans n’importe quel corps. Ils ne s’introduisent pas par hasard.
Ils profitent d’une faille.
En médecine chinoise, cette faille a un nom : c’est la faiblesse du Wei Qi (卫气), le Qi défensif. C’est cette énergie qui patrouille en permanence à la surface du corps, dans les couches les plus externes, entre la peau et les muscles. Son rôle est clair et précis : défendre le corps contre les agressions climatiques.
Le Suwen le décrit ainsi :
卫气者,所以温分肉,充皮肤,肥腠理,司开阖者也
« Le Qi défensif réchauffe les chairs, nourrit la peau, enrichit les espaces entre les muscles et les tissus, et contrôle l’ouverture et la fermeture des pores. »
Quand le Wei Qi est fort, les pores s’ouvrent et se ferment au bon moment. Vous transpirez quand il fait chaud, vous vous réchauffez quand il fait froid. Votre corps s’adapte. Les pathogènes restent dehors.
Mais quand le Wei Qi est faible — par épuisement, par manque de sommeil, par alimentation insuffisante, par maladie chronique — les défenses ne tiennent plus. Les pores restent ouverts trop longtemps. Le froid s’infiltre. Le vent pénètre. L’humidité s’installe.
Marc, le maçon dont nous avons parlé, ne souffre pas uniquement parce qu’il a travaillé dans le froid pendant vingt ans. Des dizaines d’autres maçons travaillent dans les mêmes conditions et n’ont pas mal aux épaules. Ce qui fait la différence, c’est que son Wei Qi — probablement affaibli par des années de fatigue accumulée, de repas sautés sur les chantiers, de nuits trop courtes — n’a pas pu empêcher le froid de s’installer.
Le grand médecin Zhang Jie Bin (张介宾), de la dynastie Ming, l’exprime dans une formule restée célèbre :
邪之所凑,其气必虚
« Là où le pathogène s’accumule, le Qi est nécessairement déficient. »
Ce n’est pas que le froid, le vent ou l’humidité soient particulièrement agressifs. C’est que le terrain était vulnérable .
Et cette insuffisance peut avoir plusieurs origines :
Un vide de Qi de la Rate
La Rate (脾) produit le Qi à partir de ce que vous mangez. Si vous mangez mal, si vous mangez trop vite, si vous sautez des repas ou si vous mangez froid et cru en permanence, la Rate s’épuise. Elle ne produit plus assez de Qi pour alimenter le Wei Qi. La défense s’effondre.
Un vide de Qi du Poumon
Le Poumon (肺) est l’organe qui « gouverne le Qi » et « contrôle la peau et les poils ». C’est lui qui diffuse le Wei Qi à la surface du corps. Si le Poumon est faible — par des infections respiratoires à répétition, par le tabac, par la tristesse chronique — le Wei Qi ne circule plus correctement. Les pathogènes pénètrent.
Un vide de Yang du Rein
Le Rein (肾) est la source du Yang originel, la chaleur profonde du corps. Si ce Yang est épuisé — par surmenage, stress chronique, manque de sommeil, excès sexuels — tout le corps se refroidit de l’intérieur. Le Wei Qi, qui a besoin de cette chaleur pour être actif, faiblit. Le froid externe trouve un terrain déjà froid.
Ce que cela change dans la prise en charge, c’est fondamental.
Vous pouvez chauffer les épaules de Marc avec de la moxibustion pendant des semaines, disperser le froid avec de l’acupuncture, lui conseiller de manger chaud — si vous ne renforcez pas son Wei Qi, le froid reviendra. Parce que la porte reste ouverte.
Traiter la douleur en médecine chinoise, ce n’est jamais uniquement « chasser le pathogène ». C’est aussi, et souvent surtout, renforcer le terrain qui a permis au pathogène de s’installer.
扶正祛邪
« Renforcer le correct, chasser le pervers. »
C’est la formule classique qui résume toute la stratégie thérapeutique. On ne peut pas faire l’un sans l’autre. Chasser le pathogène sans renforcer le Qi, c’est ouvrir la porte à une rechute. Renforcer le Qi sans chasser le pathogène, c’est laisser le blocage en place.
Les deux doivent être menés de front.
Les différents traitements de la douleur en médecine chinoise
Si le principe est « libérer ce qui est bloqué », les outils de la médecine classique sont tous orientés vers cet objectif : rouvrir les méridiens, relancer la circulation du Qi et du Sang, expulser les agents pathogènes installés.
L’acupuncture — le courant rétabli
On peut dire que l’acupuncture est un art qui consiste à débloquer les méridiens » (疏通经络). Le mécanisme est direct : l’aiguille, insérée en un point précis du méridien, relance le flux de Qi bloqué, comme on déboucherait un tuyau obstrué.
La douleur dans les syndromes douloureux a pour mécanisme fondamental une obstruction du Qi et du Sang dans les méridiens. L’acupuncture produit l’effet 通则不痛 — si c’est libre, pas de douleur.
La recherche contemporaine a depuis confirmé que l’acupuncture stimule la libération d’endorphines et agit sur le système nerveux central. Mais pour le praticien classique, l’explication reste plus simple et plus élégante : on a rouvert ce qui était fermé.
La moxibustion — la chaleur qui disperse le froid
Pour les douleurs par froid — et c’est logique — la chaleur est le remède naturel. La moxibustion consiste à brûler de l’armoise séchée (艾, ài) au-dessus ou directement sur des points d’acupuncture, pour réchauffer les méridiens.
On peut aussi utiliser une tranche de gingembre frais posée sur le point d’acupuncture, avec un cône d’armoise brûlé par-dessus est particulièrement indiquée pour « les douleurs par froid et vent-froid dans les Bi Zheng ». Le gingembre lui-même, réchauffant et stimulant la circulation, potentialise l’action thermique du moxa.
L’ouvrage des Song, le Bianque Xinshu, va jusqu’à affirmer que la moxibustion régulière sur certains points — comme Guanyuan (关元) et Zhongwan (中脘) peut prévenir de nombreuses maladies en maintenant la chaleur et la libre circulation du Yang.
Le Tui Na — les mains qui débloquent
Le massage thérapeutique (推拿, Tui Na) est l’une des techniques les plus anciennes de la médecine chinoise. Le Neijing affirme que le Tui Na « active la circulation du Qi et du Sang, disperse le froid et arrête la douleur, libère les méridiens et les collatéraux » (行气活血、散寒止痛、疏经通络).
Hua Tuo, le célèbre médecin du IIe siècle, l’exprime d’une formule restée célèbre : « Quand le corps est mis en mouvement, les aliments sont digérés, le Sang circule dans les vaisseaux, et la maladie ne peut s’installer. »
Le Tui Na agit directement sur les tissus, sur les méridiens, sur les points d’acupuncture — mais aussi sur l’esprit du patient, qui se détend, permettant au Qi de circuler à nouveau librement.
Les ventouses — aspirer ce qui stagne
La ventouses (拔罐, bá guàn) ont pour action de « libérer les méridiens et les collatéraux, activer la circulation du Qi et du Sang, réduire les œdèmes et arrêter la douleur, chasser le vent et disperser le froid »
L’encyclopédie pharmacologique de Zhao Xuemin (清代) précise les indications classiques : Toute atteinte par vent-froid est traitée par les ventouses.
Le Gua Sha — libérer par la peau
Le Gua Sha (刮痧) — le « grattage des sha » — est une technique qui consiste à frictionner la peau avec un outil lisse jusqu’à faire apparaître des rougeurs caractéristiques, signe que le sang stagnant est remis en mouvement. Cette technique est indiqué pour « les douleurs chroniques, les syndromes d’obstruction par vent-froid-humidité, les douleurs musculaires et articulaires ».
Ces marques rouges (petéchies) que beaucoup trouvent impressionnantes sont, dans la lecture classique, exactement ce qu’on cherche à produire : la stase de sang rendue visible, et déjà en train de se résorber.
Ce que vous mettez dans votre assiette change votre douleur
La médecine chinoise ne sépare pas le traitement du reste de la vie. Ce que vous mangez tous les jours participe à entretenir ou à aggraver les blocages qui génèrent vos douleurs. Ce n’est pas une métaphore : c’est une logique thérapeutique précise.
Pour Marc et sa douleur par froid: « La rate et l’estomac détestent le froid. Si l’on consomme trop d’aliments crus ou froids, le Yang est entravé, le Qi se bloque. » Marc adorait les salades et les fruits froids sortis du réfrigérateur. Je lui ai demandé de réduire ces habitudes en hiver, de manger ses repas chauds, et d’intégrer du gingembre frais dans sa cuisine quotidienne — dans les bouillons, les tisanes, les plats mijotés. Le gingembre est un réchauffant classique : il relance la circulation du Yang et aide à éliminer le froid.
Pour Bernard et son humidité, l’alimentation est encore plus déterminante. Les aliments qui « produisent de l’humidité » dans le corps sont la consommation de laitages en excès, d’aliments gras et lourds, le sucre, la farine blanche, la bière. Bernard, ancien agriculteur habitué à manger copieusement, en consommait en abondance. Réduire progressivement les fromages, remplacer la bière du soir par une tisane à la réglisse et au gingembre, introduire des légumes qui « transforment l’humidité » a fait une vraie différence sur la lourdeur de ses jambes.
▶ À retenir : « Le Sang se réchauffe et circule, il se refroidit et se coagule. » (血得温则行,遇寒则凝) Les aliments froids et crus, consommés en excès, aggravent presque tous les syndromes douloureux. Manger chaud est le premier geste thérapeutique.
Le paradoxe du mouvement : bouger pour moins souffrir

Quand on a mal, le réflexe naturel est de s’arrêter. De se ménager. De ne pas provoquer la douleur. C’est compréhensible. Et en médecine chinoise, c’est parfois la pire chose à faire.
Les Annales du Printemps et de l’Automne, l’un des grands textes philosophiques de l’Antiquité chinoise, le disent avec une image qui a traversé les millénaires :
流水不腐,户枢不蠹,动也,形气亦然。形不动则精不流,精不流则气郁
« L’eau qui coule ne pourrit pas, le gond de la porte ne rouille pas c’est le mouvement qui les préserve. Il en va de même pour le corps : si la forme ne bouge pas, le Qi essentiel ne circule pas ; s’il ne circule pas, il se bloque. »
Hua Tuo, le grand médecin du IIe siècle après J.-C., fondateur des Cinq Animaux (五禽戏), résumait cela ainsi : « Quand le corps est mis en mouvement, les aliments sont digérés, le sang circule dans les vaisseaux, et la maladie ne peut s’installer. » (
Mais la médecine chinoise est nuancée. Le Suwen le précise : « S’asseoir trop longtemps abîme les muscles, rester debout trop longtemps abîme les os, marcher trop longtemps abîme les tendons. » Il ne s’agit pas de courir un marathon.孙思邈 (Sun Simiao), le grand médecin de la dynastie Tang, disait : « La voie de la préservation de la santé, c’est de toujours vouloir un petit effort — sans jamais atteindre la grande fatigue. »
Pour chacun de nos quatre patients, le mouvement adapté n’est pas le même.
Marc, avec sa douleur par froid, a besoin d’un mouvement qui réchauffe et relance la circulation Yang. La marche rapide le matin, le Qi Gong, ou simplement se frictionner les épaules et les bras avec les paumes chaudes avant de sortir au froid. Ce qui compte, c’est de ne pas rester immobile dans le froid et d’être bien couvert.
Sylvie, avec ses douleurs migrantes par vent, bénéficie du Tai Ji Quan — un mouvement lent, continu, qui ancre et stabilise. Le vent, dans la tradition classique, se traite aussi par la régularité : des horaires fixes, des habitudes stables, un corps dont le rythme est prévisible et ordonné.
Bernard et ses genoux lourds ont besoin de mouvement doux dans l’eau si possible — la piscine, ou simplement marcher sur terrain plat. L’humidité dans le corps s’évacue par la transpiration légère et la chaleur. Une marche de vingt minutes qui fait légèrement transpirer, matin et soir, vaut mieux que deux heures de gym le week-end.
Marie, avec sa stase de sang, doit particulièrement éviter la sédentarité. La stase s’aggrave quand le corps est immobile, surtout la nuit. Un exercice doux le soir avant de se coucher — quelques rotations des chevilles, des genoux, du bassin — peut suffire à relancer la circulation sanguine assez pour réduire les réveils nocturnes.
▶ À retenir : Pas de sport extrême, pas d’immobilité totale. Le mouvement régulier et modéré est la condition minimale pour que les méridiens restent libres.
Apprendre à lire votre propre douleur
Vous n’avez pas besoin d’être praticien pour commencer à « lire » votre douleur. Les questions que je pose en consultation sont simples. Elles permettent, avant même l’examen de la langue et du pouls, de comprendre dans quelle direction chercher.
Commencez par observer votre douleur comme si c’était un phénomène météorologique. Parce que c’est un peu ce que c’est.
Est-ce qu’elle réagit à la température ? Si la chaleur soulage, le froid est impliqué. Si le froid soulage et que la chaleur aggrave, c’est une chaleur pathogène — un tableau différent, moins fréquent dans les douleurs chroniques des régions tempérées, mais qui existe.
Est-ce qu’elle réagit au temps ? Si elle s’aggrave les jours de pluie et d’humidité, l’humidité pathogène est en jeu. Si elle s’aggrave par vent ou en courant d’air, le vent est impliqué.
Est-ce qu’elle bouge ou est-elle fixe ? Une douleur qui change de place évoque le vent. Une douleur immuable, toujours exactement au même endroit, évoque la stase de sang ou l’humidité.
Est-ce qu’elle s’aggrave la nuit ? C’est le signe distinctif de la stase de sang. La nuit appartient au Yin, au ralentissement — et c’est là que le sang qui circule déjà mal révèle ses blocages.
Ces observations, notées sur quelques jours, donnent au praticien une carte précieuse. Elles l’aident aussi à voir si le traitement va dans le bon sens : quand la douleur commence à changer de caractère — moins intense, moins fréquente la nuit, moins sensible au froid ou à l’humidité — c’est que quelque chose se débloque.
La douleur n’est pas votre ennemie
Ce que m’a appris la médecine chinoise, c’est que la douleur est intelligente. Elle ne surgit pas par hasard. Elle indique quelque chose de précis, à un endroit précis, pour une raison précise.
Marc le maçon dont les épaules souffrent depuis trois ans n’a pas une « pathologie de l’épaule ». Il a du froid installé dans ses méridiens, parce qu’il a travaillé des années exposé aux éléments climatiques sans jamais vraiment réchauffer et soigner ce que le froid avait semé.
Marie qui se réveille à 3h du matin n’a pas de « douleur lombaire chronique inexpliquée ». Elle a probablement une stase de sang en partie liée à ce traumatisme de ski, qui n’a jamais été traité jusqu’à la racine.
Le Suwen le dit dans une formule restée célèbre : « Cent maladies naissent du Qi. » (百病生于气也) Les perturbations de la circulation du Qi et du Sang — par le froid, le vent, l’humidité, les émotions, la sédentarité — sont à l’origine de la grande majorité des douleurs que je vois en consultation.
Ce que la médecine chinoise offre, c’est une carte. Une façon de localiser le blocage, d’en comprendre la nature, et de choisir les bons outils pour le lever — acupuncture, moxibustion, plantes, alimentation, mouvement.
La prochaine fois que votre douleur revient, posez-vous la question : qu’est-ce qu’elle essaie de me dire ?


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