La moxibustion est une technique thérapeutique fondamentale de la médecine chinoise, trop souvent éclipsée par l’acupuncture. Pourtant, cette pratique ancestrale utilisant l’armoise incandescente a sauvé des vies
District de Suixi, province d’Anhui, décembre 1985. Un homme de 30 ans, est admis à l’hôpital dans un état critique. Diagnostic : fièvre hémorragique épidémique, une maladie virale mortelle. Le patient présente tous les signes de gravité : fièvre à 39,5°C, visage congestionné, yeux injectés de sang, douleurs lombaires si intenses qu’il ne peut se retourner dans son lit. La maladie en est à son troisième jour.
Neuf jours plus tard, grâce à la moxibustion, cet homme sort de l’hôpital complètement rétabli.
Le traitement ? Simplement de l’armoise incandescente, appliquée sur quelques points spécifiques de son corps – une technique ancestrale que le praticien avait osé utiliser contre tous les dogmes médicaux de son époque.
Cette guérison « miraculeuse » n’avait rien de miraculeux pour l’homme qui l’avait orchestrée : le Professeur Zhou Meisheng (周楣声), un médecin octogénaire dont chaque geste témoignait d’une science millénaire parfaitement maîtrisée.
Je n’ai jamais eu la chance de rencontrer le Professeur Zhou Meisheng. Il est décédé avant que je n’entame mon parcours dans la médecine chinoise. Mais son enseignement m’accompagne chaque jour à travers celui qui fut son disciple : mon professeur, le Docteur Cai Shengchao (蔡圣朝). À travers les textes qu’il a laissés et la transmission vivante de son approche par le Dr Cai, j’ai découvert un praticien qui a consacré plus de trente ans à redonner à la moxibustion la place qu’elle mérite en médecine chinoise.
Le « Jiu Sheng » : une bible moderne de la moxibustion

En 1998, après plus de trente ans d’observation clinique, de réflexion et de synthèse, Zhou Meisheng publie son opus magnum: « 灸绳 » (Jiǔ Shéng), que l’on peut traduire par « La Corde de la Moxibustion » ou « Le Fil Conducteur de la Moxibustion ». Ce titre, apparemment simple, cache une métaphore profonde. En chinois ancien, « 绳 » (shéng) ne désigne pas seulement une corde matérielle, mais aussi une ligne directrice, un fil d’Ariane qui guide à travers la complexité. Zhou Meisheng offrait ainsi à ses lecteurs bien plus qu’un manuel technique : un fil rouge pour naviguer dans l’océan des savoirs de la moxibustion.
Ce livre n’est pas né d’un caprice académique. Sa première ébauche remonte à 1958, en pleine tourmente politique chinoise. Mais c’est après la Révolution culturelle, période durant laquelle tant de savoirs traditionnels furent menacés d’extinction, que le manuscrit prend véritablement forme. Zhou Meisheng avait 81 ans lorsqu’il achève son œuvre formellement publiée, le 5 avril 1998, cinq jours avant la fête de Qingming (清明) – cette fête des morts où les Chinois honorent leurs ancêtres. Un timing symbolique pour un homme qui transmettait aux générations futures un trésor de sagesse ancestrale.
Aujourd’hui, le « Jiu Sheng » est considéré en Chine comme l’une des références en matière de moxibustion. Pourtant, il reste largement méconnu en Occident, noyé dans la masse des ouvrages sur l’acupuncture. C’est cette injustice que je souhaite réparer aujourd’hui.
Un combat pour la reconnaissance
Dès la préface de son livre, Zhou Meisheng ne mâche pas ses mots. Il déplore ouvertement le déclin de la moxibustion : « La moxibustion est tombée si bas qu’elle en est devenue méconnaissable. Non seulement elle est étrangère au grand public, mais même les praticiens de médecine chinoise eux-mêmes la traitent avec indifférence. » À l’époque, dans tout le monde de l’acupuncture-moxibustion, « on ne voyait que les aiguilles, on ne sentait plus le parfum de l’armoise ».

La moxibustion, perçue comme archaïque, douloureuse, et associée à des brûlures et des cicatrices, est progressivement abandonnée, tandis que l’acupuncture brille de tous ses feux.
Mais pour Zhou Meisheng la moxibustion n’est pas la petite sœur de l’acupuncture. Elle est, au contraire, la méthode première, fondamentale, dont l’acupuncture est le complément. Et il ne se contente pas de le proclamer : il le démontre, cliniquement, théoriquement, historiquement.
Chose extraordinaire et presque impensable pour l’époque : dans son livre, Zhou Meisheng renverse l’ordre traditionnel. Là où tous les manuels parlent de « 针灸 » (zhēn jiǔ – acupuncture-moxibustion, littéralement « aiguille-moxa »), lui emploie systématiquement « 灸针 » (jiǔ zhēn – moxibustion-acupuncture, « moxa-aiguille »). Ce n’est pas une coquetterie stylistique. C’est un manifeste. Un appel à restaurer la moxibustion à sa juste place.
Ce que vous allez découvrir
À travers cet article, je vais tenter de vous faire découvrir l’essence du « Jiu Sheng » et, à travers lui, la pensée d’un maître exceptionnel.
Nous explorerons ensemble :
- Les origines fascinantes de la moxibustion
- La philosophie révolutionnaire de Zhou Meisheng, qui ose remettre en question des siècles d’habitudes académiques
- L’armoise (艾, ài), cette plante mystérieuse dont la combustion produit des effets que la science moderne peine encore à expliquer
- Les mécanismes subtils de la moxibustion, entre chaleur physique et circulation du Qi
- Les techniques concrètes : comment choisir les points, adapter les protocoles, interpréter les sensations
- Les cas cliniques réels
Mais surtout, nous comprendrons pourquoi la moxibustion, loin d’être une curiosité exotique ou une pratique folklorique, représente une approche thérapeutique complète, cohérente et redoutablement efficace – à condition de la comprendre et de la pratiquer selon ses vrais principes.
Préparez-vous à voir la flamme de l’armoise sous un jour totalement nouveau. Préparez-vous à découvrir pourquoi Zhou Meisheng consacra plus de trente ans de sa vie à rallumer cette flamme qui, pendant des millénaires, a soulagé des millions d’êtres humains.
Le voyage commence maintenant.
PARTIE I – Le maître et son œuvre
Zhou Meisheng : le révolutionnaire de la moxibustion
Zhou Meisheng commence son manuscrit en 1958 et le publie 40 ans plus tard, en 1998, à l’âge de 81 ans.
Dans sa préface, il écrit : « Ce livre a d’abord servi de manuel pour un cours national sur la moxibustion en 1985, imprimé à la hâte avec de nombreuses lacunes. Mes opinions personnelles allaient certainement attirer les critiques. Mais plus de dix ans après, au lieu de critiques, mes idées ont été approuvées et même reprises par chapitre entier dans des ouvrages faisant autorité. »
Le renversement révolutionnaire
Zhou Meisheng inverse délibérément l’ordre traditionnel. Là où tout le monde dit « 针灸 » (zhēnjiǔ – acupuncture-moxibustion), il écrit systématiquement « 灸针 » (jiǔzhēn – moxibustion-acupuncture).
Il justifie : « Ce n’est pas arbitraire. Les classiques anciens comme le Suwen mentionnent déjà ‘灸刺’ (moxibustion-acupuncture). Pour promouvoir la renaissance de la moxibustion, j’ai placé la moxibustion en première position. C’est une rectification qui doit aller jusqu’à l’exagération. »
PARTIE II – Aux origines du feu thérapeutique
La naissance de la moxibustion
Imaginez nos ancêtres, il y a des millénaires, découvrant par accident qu’une brûlure sur une zone douloureuse du corps pouvait paradoxalement soulager la douleur ailleurs. La moxibustion, comme toute découverte médicale, est née de l’observation empirique et du hasard transformé en savoir.
Zhou Meisheng nous explique que la moxibustion a des origines lointaines. Bien qu’il n’existe pas de preuves irréfutables, elle est, comme toute chose, un produit du progrès de la civilisation humaine. Sa naissance s’est nécessairement produite après que l’humanité ait maîtrisé l’usage du feu. Elle a été découverte et développée à partir des brûlures accidentelles causées par le feu.
L’étymologie du caractère « 灸 » (Jiǔ)
Zhou Meisheng consacre une attention particulière à l’origine du mot « 灸 » : « Le caractère ‘灸’ désigne l’action de brûler sur les points d’acupuncture avec du feu. »
Le caractère chinois 灸 se compose de deux parties : 火 (huǒ – feu) en bas et 久 (jiǔ – longtemps/durable) en haut. Cette composition graphique n’est pas anodine : elle suggère l’action prolongée du feu sur le corps.
Du feu primitif à l’art médical
Dans les documents anciens de médecine chinoise, la plupart placent la moxibustion avant l’acupuncture. À l’origine, la moxibustion était la principale méthode et l’acupuncture était secondaire. Par la suite, elles ont été considérées comme également importantes. Mais en raison des défauts inhérents à la moxibustion – sa méthode primitive et la douleur causée – elle a progressivement perdu sa position au profit de l’acupuncture.
PARTIE III – Philosophie et fondements théoriques
Le principe fondamental : l’équilibre Yin-Yang par la double régulation
Zhou Meisheng nous explique que la base de toute pratique en médecine chinoise repose sur un principe clinique fondamental : « Ce qui est en excès peut être dispersé, ce qui est en insuffisance peut être tonifié ». L’excès correspond à une fonction exubérante de nature Yang ; l’insuffisance correspond à une fonction affaiblie de nature Yin.
Mais ici réside une subtilité essentielle que Zhou met en lumière : l’aiguille et la moxibustion partagent toutes deux cette capacité de double régulation – elles peuvent autant tonifier que disperser, autant expulser le pathogène que soutenir le correct.
La différence ne se trouve pas dans la nature, mais dans la proportion et la séquence
Selon Zhou, voici la véritable distinction entre acupuncture et moxibustion :
La moxibustion agit principalement en tonifiant d’abord, dispersant ensuite. Son action s’exerce selon cette séquence : d’abord tonifier puis disperser. Autrement dit, lorsque le Qi correct est renforcé, le Qi pathogène s’élimine de lui-même.
L’acupuncture agit principalement en dispersant d’abord, tonifiant ensuite. Son action s’exerce selon cette séquence : d’abord disperser puis tonifier. Autrement dit, lorsque le Qi pathogène est drainé, le Qi correct se rétablit de lui-même.
Moxibustion première, acupuncture complémentaire
Toute méthode thérapeutique ne peut convenir à toutes les maladies. La médecine chinoise a pu perdurer à travers les âges grâce à deux piliers majeurs : premièrement, la pharmacopée (方剂); deuxièmement, l’acupuncture-moxibustion (针灸). Entre ces deux piliers, chacun a ses forces et ses faiblesses, et ils se complètent mutuellement.
Si on compare l’acupuncture et la moxibustion, on peut alors choisir la meilleure approche selon les circonstances cliniques.
Le professeur Zhou ne rejette pas l’acupuncture – il la replace dans une hiérarchie thérapeutique où la moxibustion retrouve sa primauté historique et théorique.
PARTIE IV – L’armoise, l’herbe sacrée
Pourquoi l’armoise et pas une autre plante ?
Zhou Meisheng pose la question essentielle : « La moxibustion doit utiliser l’armoise (艾) comme source de chaleur, et l’acupuncture doit utiliser la manipulation manuelle de l’aiguille. »
Sans l’armoise (艾) et sans la main, les diverses méthodes d’acupuncture-moxibustion basées sur les lampes magnétiques ou l’électricité n’ont pas de lien de parenté avec les méthodes traditionnelles et ne peuvent être considérées comme équivalentes.
Cette position est radicale : pour le professeur Zhou, une « moxibustion » sans armoise n’est tout simplement pas de la moxibustion, même si elle produit de la chaleur.
Depuis les temps anciens, la moxibustion a évolué sous de nombreuses formes différentes, mais l’action fondamentale de la chaleur de l’armoise n’a jamais changé.
Les propriétés uniques de l’armoise
La moxibustion n’est pas simplement une action physique de la chaleur. Elle requiert également l’action pharmacologique de l’armoise. La combinaison de la pharmacologie et de la physique permet d’obtenir les meilleurs résultats thérapeutiques.
C’est ici que réside le mystère de la moxibustion : la chaleur seule ne suffit pas. Il faut la chaleur PLUS les propriétés médicinales de l’armoise qui se diffusent à travers la peau lors de la combustion.
Le moxa doit agir sur un « point »
Zhou nous rappelle un principe fondamental souvent oublié. Que ce soit l’acupuncture ou la moxibustion, elles ciblent toutes les deux les points d’acupuncture (孔穴). Le point est précisément un ‘point’. La chaleur de l’armoise doit agir sur un point précis pour que l’effet puisse se manifester et que la transmission des sensations puisse apparaître, permettant au Qi d’atteindre la zone malade. »
PARTIE V – Techniques et méthodes de moxibustion
La moxibustion directe : retour aux sources
La moxibustion directe représente la forme originelle de cette thérapie ancestrale. L’armoise est placée directement sur la peau et laissée à brûler. Deux approches se distinguent.
La première, la moxibustion avec formation de cicatrice, laisse brûler complètement le cône d’armoise jusqu’à créer une ampoule puis une escarre qui finira par cicatriser. Cette méthode, bien que redoutée, était traditionnellement réservée aux maladies graves et chroniques où les résultats justifiaient la douleur temporaire. C’est la technique des empereurs mourants et des cas désespérés, celle qu’on n’utilisait que lorsque toutes les autres avaient échoué.
La seconde variante retire le cône d’armoise avant la brûlure complète de la peau. On répète l’opération plusieurs fois pour obtenir l’effet thérapeutique sans laisser de marque permanente. C’est le meilleur compromis entre efficacité et acceptabilité pour les patients qui refusent les cicatrices.
Les moxibustions indirectes
Les moxibustions indirectes utilisent une substance médicinale comme tampon entre l’armoise et la peau. Cette double action – chaleur plus propriétés de la substance intermédiaire – amplifie les effets thérapeutiques.
La moxibustion sur gingembre compte parmi les plus polyvalentes : une tranche de gingembre frais de 2-3 mm d’épaisseur, percée de quelques trous, sert de support au cône d’armoise. Le gingembre lui-même, avec ses propriétés réchauffantes et sur le système digestif, ajoute sa force à celle de l’armoise. C’est comme jouer une symphonie avec deux instruments au lieu d’un seul.
La moxibustion sur ail trouve sa place dans le traitement des abcès, furoncles et morsures de serpent. L’ail antiseptique naturel combine son action purifiante à celle de la chaleur. Quant à la moxibustion sur sel, elle se réserve aux situations d’urgence : on remplit le nombril de sel fin avant d’y placer l’armoise. Particulièrement efficace pour les effondrements du Yang et les diarrhées sévères.
Le bâton d’armoise : la démocratisation de la moxibustion
La moxibustion au bâton d’armoise a révolutionné la pratique en la rendant accessible et acceptable. Un bâton d’armoise roulée d’environ 20 cm de long et 1,5 cm de diamètre, allumé à une extrémité, s’approche de la peau à 2-3 cm de distance jusqu’à ce qu’une chaleur agréable se fasse sentir.
Le dilemme de la fumée
Le défaut fatal de la moxibustion directe est la brûlure et la douleur. Mais depuis l’apparition de la moxibustion au bâton d’armoise, ce défaut a été largement compensé. Cependant, un nouveau problème est apparu : la fumée produite par la combustion de l’armoise crée une pollution de l’air.
Face à ce dilemme, deux voies s’ouvrent : abandonner l’armoise pour l’électricité et les lampes magnétique, ou inventer de nouveaux dispositifs qui conservent l’armoise sans la fumée. Le « Jiu Sheng » refuse catégoriquement la première option. Sans armoise, il n’y a pas de véritable moxibustion – simplement de la thermothérapie.
Quatre exigences émergent pour tout nouvel outil : utiliser l’armoise comme source de chaleur, ne pas produire de fumée, avoir un outil simple et léger adaptée à toutes les parties du corps, et pouvoir entrer dans tous les foyers pour un usage quotidien préventif et curatif.
PARTIE VI – L’art de la sélection des points en moxibustion
La première clé du succès : choisir avec sagesse
«Que l’on pratique l’acupuncture ou la moxibustion, la sélection des points est la première porte à franchir Cette phrase, d’une simplicité trompeuse, cache une vérité profonde : la moxa la plus pure, la technique la plus raffinée, ne valent rien sans le choix judicieux du point à traiter.
Imaginez un archer. Il peut posséder l’arc le plus puissant, les flèches les plus droites, mais si sa cible est mal choisie, tout son art est vain. Il en va de même pour la moxibustion. La sélection des points n’est pas une simple formalité technique – c’est l’essence même de l’efficacité thérapeutique.
Le principe de proximité : traiter le feu à sa source
Le premier principe, le plus intuitif, est celui de la proximité. Si votre épaule vous tourmente, traitez l’épaule. Si votre ventre se crispe, apaisez le ventre. Une logique apparemment simple, mais qui recèle des subtilités fascinantes.
Les anciens médecins chinois donnaient à ces points locaux des noms évocateurs : points Ashi (阿是穴 – ā shì xué), littéralement « ah oui, c’est là ! ». Ces appellations poétiques reflètent une vérité clinique : lorsque le praticien presse le bon endroit, le patient s’exclame spontanément. Le corps sait, il suffit de l’écouter.
La science derrière la simplicité
Mais que se passe-t-il vraiment lorsqu’on applique la moxa directement sur la zone douloureuse ? Zhou Meishan nous dévoile trois mécanismes majeurs :
- Premier mécanisme : La Renaissance Circulatoire
La chaleur de l’armoise, pénétrant dans les tissus, agit comme un catalyseur pour la circulation sanguine et lymphatique. Imaginez un ruisseau gelé en hiver – la glace bloque le courant, l’eau stagne. Mais dès que le soleil printanier réchauffe les berges, le ruisseau se dégèle, l’eau coule à nouveau, apportant vie et nutriments aux terres assoiffées.
C’est exactement ce qui se produit au niveau tissulaire. Les vaisseaux sanguins, contractés par la douleur ou l’inflammation, se dilatent sous l’effet thermique. Le flux sanguin s’accélère, emportant avec lui les « déchets pathologiques » 病理产物 – ces accumulations toxiques que la médecine chinoise nomme xié qì (邪气), l’énergie perverse. Les nutriments affluent, la régénération commence.
- Deuxième mécanisme : L’Évacuation des Toxines
Zhou Meishan insiste particulièrement sur ce point : « Le centre de la zone affectée est là où s’accumulent le plus de produits pathologiques ». Il dit également que «Sous l’action de la moxibustion, les produits pathologiques subissent une transformation de leur état physico-chimique, réduisant ainsi leur toxicité. »
Dans les inflammations purulentes aiguës, les morsures de serpents ou d’insectes venimeux, l’application directe de moxa sur la lésion peut neutraliser bactéries et toxines de façon spectaculaire. Le feu, en quelque sorte, purifie le feu pathologique.
- Troisième mécanisme : L’Éveil Neurologique
Les terminaisons nerveuses et les récepteurs sensoriels, stimulés par la chaleur, envoient des impulsions vers le système nerveux central. C’est un dialogue entre le local et le global : la stimulation d’un point déclenche une cascade de réactions dans tout l’organisme. Simultanément, l’information circule le long des méridiens, créant ces fameuses « sensations de propagation » que les patients décrivent souvent comme une chaleur qui voyage dans leur corps.
Le principe de distance : quand le lointain soigne le proche
L’énigme des méridiens
Mais voici où la médecine chinoise dévoile toute sa sophistication. Parfois, pour traiter une douleur au coude, on choisira un point… au pied ! Pour apaiser un mal de tête, on stimulera la main. Cette apparente contradiction porte un nom : La sélection de points distaux.
Ce principe repose sur une compréhension profonde : le corps n’est pas une collection de parties isolées, mais un réseau interconnecté où tout communique avec tout.
Points de réaction pathologique : quand le corps parle
Voici peut-être l’aspect le plus fascinant : le corps lui-même nous indique où le traiter. Zhou Meishan consacre une section entière à ces points de réaction douloureuse à la pression (压痛穴 – yā tòng xué).
« Ce qui est à l’intérieur se manifeste nécessairement à l’extérieur », cite-t-il. Une maladie interne laisse toujours des traces cutanées – petits points rouges, zones noircies, bosses, creux, ou surtout : zones extrêmement sensibles à la pression.
Les zones privilégiées
Certaines régions du corps concentrent les réactions pathologiques. La plus importante ? La zone qu’il nomme délibérément « Zone d’Illumination Solaire » (阳光普照区) – l’espace entre la 4ème et la 8ème vertèbre dorsale, particulièrement T5-T7.
« Puisque le dos est Yang, et le cœur est le Grand Yang parmi les Yang », explique-t-il, « cette zone dorsale, située directement derrière le cœur, mérite ce nom qui souligne son importance capitale ».
C’est ici que se trouvent les fameux points Sihua (Quatre Fleurs), Bahua (Huit Fleurs), et surtout Gaohuang (V43) – le point légendaire qui « traite toutes les maladies ». Zone privilégiée pour la moxibustion suppurative, car la musculature y est épaisse, la position discrète, et la sécurité optimale.
Cent rivières vers la mer : le secret du bas-ventre
Mais l’histoire ne s’arrête pas au dos. Car si Zhou Meisheng nous révéle la puissance de la Zone d’Illumination Yang, il a aussi découvert son miroir, sa jumelle cachée dans les profondeurs de l’abdomen. Une zone qu’il nomme avec la même poésie : « 百川归海 » – les cent rivières retournant à la mer.
L’image est saisissante. Imaginez tous les cours d’eau de Chine – le Yang-Tsé, le Fleuve Jaune convergent inéluctablement vers l’océan. De même, l’énergie vitale du corps converge vers une zone précise du bas-ventre, un delta énergétique où se rejoignent trois puissants méridiens.
« Le rein est le Yin suprême parmi le Yin », explique Zhou Meisheng en citant le Suwen. « Le point Yinjiao, situé un pouce sous le nombril, est la réunion du Ren Mai, du Zu Shaoyin et du Chong Mai. Le rein est la racine du Ciel Antérieur, la source du souffle vital. »
Cette zone étroite – à peine la largeur d’une paume – contient des trésors thérapeutiques insoupçonnés :
Yinjiao (阴交, RM7) se trouve un pouce sous le nombril. Son nom signifie « Croisement du Yin » – et pour cause : c’est ici que se rencontrent trois autoroutes énergétiques. Quand Zhou Meisheng applique la moxibustion sur ce point, la chaleur ne reste pas locale. Elle plonge dans les profondeurs du bassin, remonte vers les reins, traverse parfois le corps de part en part pour atteindre le dos.
Qihai (气海, RM6) – la « Mer du Qi » – se situe juste au-dessus. Ce nom n’est pas une métaphore : c’est le réservoir central de l’énergie vitale, là où le Qi originel s’accumule et se régénère.
Zhongzhu (中注, R15), les points jumeaux du méridien du Rein, encadrent Yinjiao de part et d’autre. Ils forment comme deux affluents qui alimentent le fleuve central.
Le dialogue avant-arrière
Zhou Meisheng résume cette découverte dans une formule que tout praticien devrait graver dans sa mémoire :
« 百川归海,前后相通;阳光普照,四末可及。 »
Cent Rivières vers la Mer : l’avant et l’arrière communiquent. Zone d’illumination Yang : les quatre extrémités peuvent être atteintes.
Cette phrase apparemment simple contient deux secrets cliniques distincts.
La Zone d’Illumination Yang au dos possède un pouvoir de propagation longitudinal : la sensation de moxibustion peut descendre le long des méridiens jusqu’aux extrémités des doigts et des orteils. Les quatre membres sont ainsi « illuminés » depuis le dos.
La méthode cent rivières vers la mer à l’abdomen possède un pouvoir différent : la traversée avant-arrière. Quand vous traitez Yinjiao à l’avant, la sensation peut traverser le corps horizontalement et atteindre le dos. Pour une lombalgie rebelle, Zhou Meisheng propose parfois d’appliquer la moxibustion sur Yinjiao – et la chaleur traverse l’abdomen pour venir soulager le dos par l’intérieur.
La technique de palpation
Zhou Meishan décrit minutieusement comment explorer le dos du patient :
- Position du patient : assis, bras croisés sur les épaules, légèrement penché en avant pour écarter les omoplates
- Inspection visuelle d’abord – chercher décolorations ou déformations de la peau
- Premier passage : avec le coussinet du pouce (l’index ou le majeur peuvent aussi servir), palper le long de la colonne vertébrale – d’abord au centre, puis de chaque côté – de haut en bas, avec une pression douce et uniforme, pour détecter les réactions superficielles
- Deuxième passage : de bas en haut, avec une pression un peu plus forte, pour détecter les points de réaction dans les tissus sous-cutanés et les muscles
- Technique importante : les doigts doivent avancer de façon continue, sans sautiller
- Un seul aller-retour suffit – trop de passages répétés fatiguent le patient et rendent les réactions plus difficiles à détecter
L’art de choisir parmi les réactions
Parfois, une seule maladie révèle plusieurs points douloureux. Zhou Meishan est clair : « En principe, choisissez d’abord les points les plus réactifs ou les plus proches.».
Pour la moxibustion directe suppurative : 1 à 2 points suffisent largement. Pour la moxibustion douce : on peut alterner ou faire des séances successives.
PARTIE VII – Les sensations : le langage du Qi
Comprendre le langage du corps
Comprendre les lois des sensations de moxibustion ne sert pas seulement à améliorer l’efficacité thérapeutique. Plus important encore, ces lois peuvent révéler et vérifier les mystères du corps humain et les théories fondamentales de la médecine chinoise.
Chaque patient qui ressent une propagation de chaleur le long d’un trajet précis apporte une preuve vivante de l’existence fonctionnelle des méridiens. Pas besoin de microscope ni de scalpel – le corps témoigne de lui-même.
Les sensations de moxibustion : un langage du corps
Zhou Meisheng consacre une attention particulière à ce qu’il appelle les 灸感 (jiǔgǎn) – littéralement les « sensations de moxibustion ». Pour lui, ces sensations ne sont pas de simples effets secondaires : elles sont le signe que le traitement fonctionne, que le Qi circule et que le corps répond.
Un éventail de sensations perceptibles
Lorsque la chaleur du moxa atteint une certaine intensité, les patients rapportent des sensations qui peuvent se propager bien au-delà du point stimulé. Zhou énumère les plus fréquentes :
La chaleur reste de loin la plus courante. Mais Zhou note une particularité fascinante : cette chaleur n’est pas toujours uniforme. Certains patients ressentent d’abord de la chaleur puis une sensation de fraîcheur. D’autres l’inverse : d’abord frais, puis chaud. Parfois, une fraîcheur passagère traverse la chaleur comme une brise. Plus rarement, la sensation reste fraîche du début à la fin du traitement.
L’engourdissement (发麻, fāmá) produit une sensation de « fourmillement » que Zhou compare à des fourmis qui marchent (蚁行, yǐxíng) sous la peau. Cette image, tirée de la médecine classique chinoise, décrit précisément cette sensation de picotements qui se déplace.
Le vent qui souffle (风吹, fēngchuī) donne l’impression qu’un souffle invisible se propage sous la peau, suivant un trajet précis.
L’écoulement d’eau (水流, shuǐliú) évoque un liquide qui coule lentement le long d’un canal déterminé.
La sensation de pression : certains patients décrivent une impression « comme si de l’air entrait » (象向内打气) ou une sensation de poids (压重感) qui se déplace.
Ce que ces sensations révèlent
Ces sensations ne sont pas anecdotiques. Elles sont la preuve tangible que le Qi circule, que les méridiens s’ouvrent, que le corps répond au traitement. Leur présence, leur intensité, leur trajet – tout cela guide le praticien et rassure le patient : le traitement fonctionne, le corps guérit.
Quand le Qi atteint la maladie
« Lorsque la sensation atteint la zone malade (气至病所), c’est le moment optimal. Les effets thérapeutiques sont alors maximaux. »
Les patients qui ressentent cette connexion directe entre le point de moxibustion et leur zone douloureuse guérissent beaucoup plus rapidement. Certains ressentent la propagation immédiatement dès la première séance, d’autres nécessitent plusieurs traitements. Plus la sensation est nette et rapide, meilleur est le pronostic – c’est comme un signal GPS qui confirme que la cible a été trouvée.
La validation par l’expérience
Les sensations de moxibustion offrent une validation expérimentale de la théorie des méridiens. Chaque patient qui ressent la propagation le long d’un trajet précis confirme l’existence fonctionnelle des méridiens.
Ces phénomènes ne sont ni hallucinations ni suggestions. Ce sont des phénomènes physiologiques objectifs que le patient ressent et que le praticien peut vérifier par le questionnement.
Des milliers de patients, sans connaissance préalable des méridiens, ont décrit spontanément des trajets correspondant exactement aux cartes classiques vieilles de deux mille ans. Comment expliquer cette concordance si ce n’est par l’existence réelle de ces voies énergétiques ?
PARTIE VIII – Les trois phases de la moxibustion : la découverte majeure
Le « Jiu Sheng » révèle un concept fondamental qui constitue peut-être la contribution la plus originale de Zhou Meisheng à la pratique de la moxibustion : les Trois Phases des Sensations de Moxibustion (灸感三相 – Jiǔgǎn Sānxiāng).
« Ces trois phases sont la règle de la moxibustion, le fil conducteur de cette voie. » Elles établissent un standard objectif pour mesurer la quantité d’action thérapeutique nécessaire.
Première phase : la propagation dirigée (定向传导)
Après avoir choisi le point et allumé l’armoise, les premières sensations apparaissent : picotements, engourdissements, lourdeur. C’est le signal avant-coureur, la mise en route du processus. Puis la sensation se met en mouvement, progressant vers la zone malade.
La sensation suit un trajet précis. Certains ressentent de la fraîcheur, d’autres de la chaleur. La vitesse et l’amplitude varient selon les personnes, la pathologie, et l’intensité de la stimulation.
Lorsque la sensation atteint la zone malade (气至病所 – le Qi atteint la maladie), c’est le signal que la première phase est accomplie. Mais ce n’est que le début. Arrêter maintenant serait comme arrêter de cuisiner dès que l’eau commence à bouillir.
Deuxième phase : la saturation thérapeutique (充满病所)
Cuisiner demande de maîtriser le feu. Traiter une maladie par moxibustion demande tout autant de maîtriser le feu.
Une fois que la sensation a atteint la zone malade, il faut continuer jusqu’à ce que la zone pathologique soit complètement saturée par la sensation de moxibustion. C’est seulement à ce moment que l’effet thérapeutique maximal peut se déployer.
Au début de cette phase, la sensation augmente progressivement. Certains ressentent une brise fraîche qui agite un éventail, d’autres une vapeur chaude qui fume et réchauffe. Parfois c’est comme des fourmis qui tournent en spirale, parfois comme un gaz qui s’échappe comme le vent.
Les symptômes commencent immédiatement à s’atténuer. La température corporelle peut baisser. Les zones enflées montrent des plis cutanés – signe que l’œdème se résorbe. L’agitation se calme, les gémissements cessent.
Lorsque la sensation atteint son pic, elle commence à descendre naturellement sans remonter. Dans la plupart des cas, c’est à ce moment qu’une séance de traitement devrait se terminer. La deuxième phase est accomplie.
Troisième phase : deux chemins possibles
Mais selon la nature de la pathologie et le nombre de zones affectées, une troisième phase peut apparaître. Elle prend deux formes :
1. Descente et Arrêt (下降中止)
Le cas le plus fréquent. La sensation diminue progressivement et s’arrête. Le traitement est terminé. Le corps a reçu ce dont il avait besoin.
2. Re-propagation le Long du Méridien (循经再传)
Cas également fréquent et fascinant. Après avoir saturé une première zone malade, la sensation repart le long du méridien vers une autre zone pathologique.
Un seul point peut ainsi traiter plusieurs maladies en chaîne. La sensation peut circuler dans tout le corps, se connecter de haut en bas, revenir sur son trajet d’origine.
Pourquoi les trois phases n’ont-elles jamais été remarquées auparavant ?
Le « Jiu Sheng » explique pourquoi cette découverte a échappé à tant de générations de praticiens :
Première raison : Dans la moxibustion directe traditionnelle, l’attention se concentrait uniquement sur la formation de la cicatrice. Le feu était intermittent – on brûlait un cône, on attendait, on en brûlait un autre. Les sensations de propagation ne pouvaient pas se développer dans ces conditions.
Deuxième raison : Même si certains observaient ces phénomènes, ils ne les systématisaient pas ni ne les vérifiaient par des observations répétées.
Troisième raison : Ceux qui écrivaient des livres n’avaient souvent pas beaucoup d’expérience clinique, et ceux qui avaient l’expérience n’écrivaient pas de livres. Les découvertes restaient donc non transmises.
Quatrième raison : Avec le bâton d’armoise moderne, la méthode manuelle dominante implique un mouvement constant ou couvre de larges zones. Ce n’est pas une stimulation ponctuelle fixe, donc la propagation complète ne peut ni être déclenchée ni être observée.
Le secret de la moxibustion: feu stable, action continue
La moxibustion s’utilise depuis mille ans. Le point essentiel, la clé du secret : le feu doit être uniforme et stable, l’action ne doit pas s’interrompre.
Cela semble trivial – à peine digne de mention. Mais dans l’application, cela vaut son pesant d’or.
Sans feu stable et action continue concentrée sur un point précis, l’effet thérapeutique ne peut se déployer pleinement. C’est ce détail « ordinaire mais crucial » qui n’avait pas été maîtrisé, empêchant la moxibustion de révéler son plein potentiel.
Le « Jiu Sheng » lance un appel : « J’espère que mes confrères vérifieront ensemble ces observations, les amélioreront encore, et établiront ainsi une base encore plus solide pour la renaissance de la moxibustion. »
Les erreurs courantes à éviter
Erreur n°1 : Trop de chaleur, trop vite
Des débutants enthousiastes multiplient les points, prolongent les durées, augmentent l’intensité. Résultat : épuisement, insomnie, agitation. La moxibustion tonifie le Yang, mais trop de Yang devient pathogène. C’est comme arroser une plante – trop d’eau la noie.
Erreur n°2 : Ignorer les sensations de la moxibustion
Si le patient ne ressent aucune propagation de sensation après plusieurs séances, soit le diagnostic est erroné, soit les points sont mal choisis, soit la technique est déficiente. Continuer aveuglément ne sert à rien.
Erreur n°3 : Abandonner trop tôt
À l’inverse, certaines maladies chroniques nécessitent des semaines, voire des mois de traitement régulier. Abandonner après 2-3 séances sous prétexte que « ça ne marche pas » prive le corps du temps nécessaire à sa reconstruction.
Erreur n°4 : Négliger l’hygiène
La moxibustion directe crée des plaies. Sans soins appropriés (nettoyage, désinfection, protection), infections et complications peuvent survenir. Une escarre thérapeutique peut devenir une porte d’entrée bactérienne.
Recommandations pratiques :
- Pratiquer la moxibustion dans un espace bien ventilé
- Ne jamais inhaler directement la fumée
- Limiter la durée d’exposition pour le praticien pratiquant intensivement
- Considérer l’usage de dispositifs réduisant la fumée
Le paradoxe demeure : sans armoise, pas de véritable moxibustion ; avec armoise, problème de fumée. La solution idéale reste à inventer – un dispositif permettant la combustion de l’armoise sans libération de fumée dans l’air ambiant.
CONCLUSION – Transmettre la flamme
L’héritage d’un combat
Lorsque Zhou Meisheng achève son manuscrit à 81 ans, cinq jours avant la fête de Qingming en 1998, il sait qu’il confie à l’avenir bien plus qu’un manuel technique. Il transmet le fruit de trente ans de combat pour sauver une pratique millénaire de l’oubli. Un combat qu’il a mené non pas avec des armes ou des discours politiques, mais avec des cônes d’armoise, des observations cliniques minutieuses, et une détermination tranquille.
Le « Jiu Sheng » – cette « corde » ou « fil conducteur » – relie le passé au futur. Il ancre la moxibustion dans les textes classiques tout en la propulsant vers la modernité. Il respecte la tradition tout en la questionnant audacieusement. Il honore les maîtres anciens tout en osant inverser l’ordre sacré de « 针灸 » pour écrire « 灸针 ».
Les enseignements essentiels
Que nous enseigne ce monument de sagesse médicale ?
Premièrement : La moxibustion n’est pas une technique mineure ou secondaire. Elle constitue un pilier thérapeutique à part entière, historiquement et cliniquement première. L’acupuncture disperse et mobilise ; la moxibustion tonifie et réchauffe. Les deux se complètent, mais la moxibustion possède sa propre sphère d’excellence.
Deuxièmement : L’armoise est irremplaçable. Aucune lumière infrarouge, aucun dispositif électrique ne peut reproduire l’action combinée de la chaleur physique et des propriétés pharmacologiques de l’armoise. Vouloir faire de la moxibustion sans armoise, c’est vouloir faire du vin sans raisin – on obtient une boisson, peut-être agréable, mais ce n’est plus du vin.
Troisièmement : Les dogmes doivent être questionnés. L’interdiction de traiter les maladies chaudes par moxibustion a paralysé la pratique pendant des siècles. En la brisant, non par arrogance mais par observation clinique rigoureuse, le « Jiu Sheng » ouvre des champs thérapeutiques entiers. La fièvre hémorragique épidémique – maladie chaude par excellence – répond spectaculairement à la moxibustion. Parfois, la sagesse consiste à désobéir à la sagesse conventionnelle.
Quatrièmement : Le corps témoigne de lui-même. Les sensations de propagation le long des méridiens ne sont ni illusions ni suggestions. Ce sont des phénomènes physiologiques objectifs qui valident expérimentalement, patient après patient, l’existence fonctionnelle des méridiens. Chaque sensation qui traverse un corps est une pierre ajoutée à l’édifice de la preuve.
Cinquièmement : La clinique prime sur la théorie. Les points de réaction dorsaux, trouvés par palpation patiente, surpassent souvent les points classiques des manuels. L’empirisme rigoureux vaut mieux que le respect aveugle des cartes. Le corps vivant du patient dit toujours la vérité – encore faut-il savoir l’écouter.
La moxibustion au XXIe siècle
Nous vivons une époque paradoxale. D’un côté, l’intérêt pour les médecines traditionnelles n’a jamais été aussi fort en Occident. Les gens cherchent des alternatives aux approches purement pharmaceutiques, des thérapies plus « naturelles », une médecine qui traite la personne entière plutôt que des symptômes isolés.
D’un autre côté, la moxibustion reste largement méconnue, éclipsée même dans le monde de la médecine chinoise par l’acupuncture. Combien de personnes ont entendu parler d’acupuncture ? Des millions. Combien connaissent la moxibustion ? Une infime fraction.
Le combat de Zhou Meisheng reste d’actualité. La flamme qu’il a ravivée vacille encore. Elle a besoin de mains pour la protéger, de voix pour la faire connaître, de praticiens compétents pour la transmettre.
Les défis actuels
Plusieurs obstacles subsistent. Le problème de la fumée demeure non résolu de manière satisfaisante. La peur des brûlures et des cicatrices freine l’adoption de certaines techniques puissantes. La méconnaissance du grand public limite la demande. La formation insuffisante de nombreux praticiens de médecine chinoise en Occident – qui apprennent l’acupuncture mais à peine la moxibustion – perpétue le déséquilibre.
Mais ces défis ne sont pas insurmontables. Ils nécessitent simplement ce que Zhou Meisheng a démontré toute sa vie : persévérance, innovation respectueuse de la tradition, et foi dans l’efficacité de la méthode.
Pont entre tradition et modernité
La médecine chinoise, et la moxibustion en particulier, n’est pas figée dans un passé révolu. Elle évolue, s’adapte, intègre de nouvelles connaissances tout en préservant ses principes fondamentaux. Le « Jiu Sheng » incarne parfaitement cette dynamique : ancré dans les classiques (Suwen, Lingshu), nourri par l’observation clinique moderne, ouvert aux validations expérimentales, mais inflexible sur l’essentiel – les méridiens, le Qi, l’armoise, les principes Yin-Yang.
Cette médecine n’a pas besoin d’être « modernisée » au sens de renoncer à ses concepts pour adopter ceux de la biomédecine occidentale. Elle a besoin d’être comprise, pratiquée correctement, et mise en dialogue respectueux avec les autres approches médicales.
Votre chemin avec la moxibustion
Si vous lisez ces lignes, c’est probablement que la moxibustion a éveillé votre curiosité. Peut-être souffrez-vous d’une maladie chronique que les approches conventionnelles n’ont pas résolue. Peut-être êtes-vous praticien de médecine chinoise cherchant à approfondir vos connaissances. Peut-être êtes-vous simplement quelqu’un en quête de sagesse thérapeutique ancienne.
Quel que soit votre point de départ, sachez ceci : la moxibustion n’est pas une mode passagère ni un placebo exotique. C’est une médecine véritable, avec des indications précises, des contre-indications à respecter, des techniques à maîtriser.
Le dernier mot
Chaque praticien qui allume un cône d’armoise perpétue une tradition vieille de plusieurs millénaires. Chaque patient qui ressent la chaleur se propager le long d’un méridien confirme la validité de cette sagesse ancienne. Chaque guérison obtenue par la moxibustion ajoute une pierre à l’édifice de la preuve.
« Le ‘Jiu Sheng’ – le fil conducteur de la moxibustion – continue de guider ceux qui cherchent. Cette sagesse millénaire attend simplement d’être redécouverte et partagée. Puisse-t-elle éclairer votre propre chemin. »
La flamme voyage ainsi à travers le temps et l’espace, de main en main, de génération en génération, réchauffant, guérissant, illuminant.
Que cette flamme ne s’éteigne jamais.


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